lundi 26 juin 2006

Mariage et adoption pour les homosexuel(le)s

Pour nourrir le débat, on peut consulter un article très intéressant du Professeur Denis Müller (Faculté de théologie protestante, Université de Lausanne, Suisse), intitulé :
"La filiation et la promesse.
D’une éthique de l’égalité dans la différence à une reprise théologique de la différenciation."

Cet article est paru dans la Revue d’éthique et théologie morale-Le Supplément, no 225, juin 2003, p. 111-129, aux éditions du Cerf.

mercredi 14 juin 2006

Sur le discours ecclésiastique (M. de Certeau, s.j.)

Le discours ecclésiastique maintient la fiction de principes communs en ce qui concerne l'avortement, la justice, l'homosexualité, etc., et il occulte son rapport aux pratiques, à leurs conditions de production ou à leur dissémination. A vouloir se conserver intact, le discours officiel manifeste seulement son indifférence pour la pratique dont il prétend parler, et son rôle de protection verbale dans une institution menacée. Ce psittacisme théorique a d'ailleurs aussi des conséquences graves dans la pratique politique. Ainsi devant la Junte chilienne, comme hier au Brésil, dans la France occupée ou dans l'Allemagne nazie. Faute d'une réflexion qui puisse articuler un enseignement de la foi sur des situations et des options effectives, donc privés d'une doctrine relative à des (et à leurs) conduites réelles, les épiscopats ont à leur portée, par exemple avec le principe éculé de la soumission au pouvoir établi, de quoi justifier tous les compromis, quitte à aider en sous-main les victimes du gouvernement qu'ils reconnaissent officiellement. Entre le public et le privé, leurs pratiques sont contradictoires et molles, camouflées derrière un décor de principes périmés. Aussi les militants savent-ils désormais ce qu'ils ont à attendre des "directives" épiscopales ou ecclésiales. Il leur faut opter, à leurs risques et périls. Du moins peuvent-ils s'inspirer, comme d'une "fable" dont l'interprétation concrète leur est finalement laissée, de cette tradition évangélique où il est parlé de la foi en l'autre.

Source : Michel de Certeau, Le christianisme éclaté, Paris, Seuil, 1974, pp. 56-57.

samedi 3 juin 2006

"La déportation des homosexuels..."

...durant la Seconde Guerre mondiale


Tel est le titre d'un article de Florence TAMAGNE, professeur à l'Université de Lille, qui vient de paraître dans la Revue d'éthique et de théologie morale aux éditions du Cerf (n° 239, juin 2006, pp. 77-104.

En voici le résumé :

L'arrivée au pouvoir d'Hitler coïncide avec la destruction de la scène homosexuelle allemande. La répression s'accélère après la Nuit des longs couteaux, et l'élimination de Röhm. Le § 175 est renforcé en 1935, afin d'englober toute expression de désir homosexuel, mais l'homosexualité féminine, en revanche, n'est pas criminalisée, et dans l'ensemble la majorité des lesbiennes échappa à la vindicte nazie. S'il n'est pas possible de parler d'extermination des homosexuels sous le nazisme, on doit rappeler qu'entre 5000 et 15000 homosexuels auraient été envoyés dans les camps de concentration, où la plupart trouvèrent la mort dans des conditions dramatiques. En dépit de cela, au lendemain de la guerre, la déportation des homosexuels ne fut pas reconnue et le stéréotype de "l'homosexuel nazi" contribua à effacer des mémoires le drame des "triangles roses".

Florence Tamagne a publié également "Histoire de l'homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris. 1919-1939", Paris, Seuil, 2000.

jeudi 11 mai 2006

On est si sérieux quand on a 19 ans (suite...)

Extrait du Journal (1919-1924) de Julien Green :

14 avril [1922]. - Mystère et délices des voix aimées ! Elles ennoblissent les mots les plus insipides, elles donnent à la langue une fraîcheur nouvelle. Je sais des mots qui ont pour moi complètement changé de physionomie par suite de l'intonation qu'y met l'être infiniment cher à qui je dédie ces lignes. (...) Le mystère joyeux de mon nom prononcé par cette voix aimée, je le mets au nombre des richesses inoubliables de toutes ces années de ma vie.
Je l'ai vu aujourd'hui, je l'ai vu hier, mon coeur déborde. J'estime qu'un homme pour qui l'on n'est pas prêt à se faire tuer ne peut vous considérer véritablement comme son ami.

mercredi 10 mai 2006

Les homosexualités aujourd'hui : un défi pour la psychanalyse?

Revue Cliniques méditerranéennes no 65 –2002/1

TABLE DES MATIERES

Psychanalyse et homosexualité : réflexions sur le désir pervers, l'injure et la fonction paternelle
Élisabeth Roudinesco

Homosexualité psychique, homosexualité masculine et cure psychanalytique : quelques propositions
Thierry Bokanowski

À la recherche de l'image perdue. Un cas d'homosexualité masculine
Michèle Bertrand

De l'homosexualité narcissique à l'amour homosexuel
François Pommier

Que peut nous apprendre aujourd'hui le cas de la jeune homosexuelle ?
Charles Melman

Quelques conséquences du concept de " désistement " pour baliser le champ des homosexualités
Gérard Pommier

Homosexualité psychanalyse et perversion
Thierry Vincent

Freud embringué dans l'homosexualité féminine
Jean Allouch

Homosexuel, si peu…
Alain Abelhauser

Clinique de l'homosexualité masculine : Homo-Éros et les vicissitudes de l'organisation névrotique
Valérie Boucherat-Hue

L'envers du miroir ou la psychanalyse à l'épreuve de l'homosexualité
Claire Nahon

De l'angoisse à l'orgasme
La métaphore auto-érotique en défaut dans la sexualité addictive
Vincent Estellon

Comment on s'arrange
Les homosexuels, le couple, la psychanalyse
Didier Eribon


On peut acquérir ces articles en ligne sur http://www.cairn.info/sommaire.php?ID_REVUE=CM&ID_NUMPUBLIE=CM_065&REDIR=1/

mercredi 26 avril 2006

Le Règne de Narcisse de Mgr Anatrella (suite)...

RÉFLEXIONS concernant le commentaire de Mgr Tony Anatrella(1) sur l'Instruction récente de la Congrégation pour l'Éducation Catholique(2) traitant de l'orientation sexuelle des candidats à la prêtrise.


Surprise


Je suis professeur d'Ancien Testament à la Faculté de théologie de Fribourg, en Suisse, et mon intérêt premier, dans l'enseignement comme dans la recherche, est la relation d'un homme et d'une femme selon la Bible. Cela n'est pas, à mon avis, un thème particulier dans l'Écriture, c'en est la substance même, riche, cohérente, structurée. Qu'est-ce qu'être un homme, une femme ? En quoi consiste leur rencontre, qu'elle soit de longue haleine ou épisodique, et quels que soient leurs états de vie respectifs ? Que révèlent-ils l'un et l'autre, l'un pour l'autre, quand ils se rencontrent. Je mène cette enquête dans un double but : éclairer les questions actuelles d'hommes et de femmes au moyen de la Bible, et arpenter la Bible avec ces questions afin de mieux la comprendre. Comme homme de ma génération, comme religieux et prêtre, comme formateur sur le terrain depuis des années, les questions évoquées par l'Instruction m'intéressent de près, ainsi que les réactions qu'elle suscite. Je voudrais m'arrêter sur le commentaire de Mgr Anatrella. Ce texte reprend plusieurs thèses de son dernier ouvrage, Le règne de Narcisse (3), et les propose comme outils lors du discernement des candidats à la vie sacerdotale. Je suis, à la lecture de ces deux écrits, plutôt surpris par le déroulement d'ensemble. J'ai l'impression que toute la démarche de cet auteur dérive d'analyses issues de Freud et que cela devient parole d'évangile.

Où est la Bible ?

Mgr Anatrella écrit : "L'Église est donc tenue de réaffirmer que l'homosexualité est contraire à la vie conjugale, familiale et sacerdotale au nom d'arguments qui sont d'abord anthropologiques et que viennent confirmer des raisons fondées sur la foi chrétienne" (p. 28/1). On aimerait que l'auteur définisse davantage de quelle anthropologie il parle et qu'il explicite le mouvement de sa pensée : les conclusions d'une anthropologie qui n'a pas été croisée avec la Parole de Dieu s'imposent-elles à une pensée informée, elle, par la Parole de Dieu ?

Où est Dieu ?

Dans RN (p. 36), Mgr Anatrella pose : "il faut s'intéresser au développement de la sexualité qui est le résultat du travail psychique du sujet lui-même sur la pulsion sexuelle". Il suggère par là qu'il y a un développement du sujet, dans les toutes premières années de sa vie, selon des mécanismes dont la science seule rend compte et dont le spécialiste valide ou invalide le fonctionnement; il introduit cette appréhension scientifique dans le domaine religieux —c'est en soi intéressant—, mais pour en faire l'unique socle d'une réflexion à portée théologique et l'amorce d'une pratique ecclésiale —et cela devient problématique. Il paraît en effet hasardeux de faire dépendre des choix concernant les personnes du présupposé scientifique évoqué plus haut, dont Mgr Anatrella montre ailleurs les implications : "les candidats qui présentent une attirance exclusive pour des personnes de même sexe que soi, qu'ils aient ou non vécu des expériences érotiques, ne peuvent pas être admis au Séminaire ni aux Ordres sacrés. Les problèmes qui vont se poser, comme nous l'avons évoqué, sont non seulement des risques de passages à l'acte sexuel, mais aussi et surtout des effets collatéraux inhérents à cette tendance qui produit des attirances et des comportements incompatibles avec le ministère diaconal ou sacerdotal" (Com p. 32/1). Cela a un goût de scientisme. Une déduction, scientifique, qu'il serait d'ailleurs utile de discuter, est l'unique base d'une pratique humaine et sociale. Le scientifique éclaire la décision, c'est lui qui a le dernier mot. L'admission aux Ordres sacrés dont parle l'auteur se fait donc sans recours au sacré.

Intégrer Dieu à la pensée

Je ne place pas en regard du propos de Mgr Anatrella des sentiments vagues sur la tolérance, l'acceptation de l'autre et semblables rengaines. J'affirme bien au contraire qu'il est nécessaire d'aller plus loin dans la pensée, de croiser résolument son propos scientifique avec des logiques qui prennent source dans la Parole de Dieu. Dire, en se plaçant sur le plan théologique, que la sexualité résulte d'un travail du sujet lui-même sur la pulsion sexuelle, c'est penser sans intégrer Dieu dans le débat. Cela se conçoit peut-être dans la démarche scientifique, mais c'est difficilement recevable tel quel pour le théologien. Mgr Anatrella exclut de fait Dieu d'un domaine essentiel de l'humain; cette position revient à affirmer la disparité irrémédiable entre Dieu et sa créature; elle engage plus ou moins la pensée du croyant à se modeler seulement sur des verdicts scientifiques, d'ailleurs controversés (4).
Dans la pratique, un ordre des choses s'esquisse qui engendre des gagnants (ceux qui ont bien travaillé sur leur pulsion sexuelle) et des perdants (ceux qui n'y sont pas parvenus et qui sont donc impropres à certaines fonctions). Trace de scientisme encore : l'idée d'un caractère inéluctable de mécanismes psychiques, que souligne bien l'impressionnante terminologie, digne d'un bilan médical : "les effets collatéraux inhérents à cette tendance". Cet eugénisme ecclésiastique appelle des pratiques draconiennes : une sorte de conseil de révision pulsionnel à l'entrée des séminaires et des congrégations (p. 29/2, 30/2).

L'expérience biblique

La Bible affirme que, sans Dieu, il n'y a pas d'homme et pas de femme, pas non plus d'engendrement, de fécondité, de maturité. Pas de travail pulsionnel donc dont Dieu serait absent. Voilà le concret de notre vie incarnée que l'Écriture désigne depuis toujours. J'ai bien compris que l'Instruction était un bref rappel disciplinaire surun point précis et n'a pas à entrer dans toute une théologie biblique pour étayer son propos; il n'est partant pas requis non plus qu'un commentaire déploie des références scripturaires nombreuses. Il serait néanmoins important, pour un commentateur qui aborde l'intimité des êtres, de faire sentir que le premier spécialiste de l'humain et de ses structurations est Dieu, le Créateur. En France actuellement, des psychiatres et psychanalystes non confessionnels écrivent en se référant constamment à la Bible (5) ; c'est un intérêt qu'on aimerait voir partagé par un psychanalyste intervenant dans le domaine théologique. Même si on ne la cite pas explicitement, la Bible laisse des traces chez ses lecteurs. Elle informe leur réflexion, apprend à reformuler des axiomes développés en dehors de sa sphère et fait qu'ils perdent de leur brusquerie native. Mgr Anatrella emploie plusieurs fois la formule : "l'expérience prouve que" (p. 30/1, p. 31/1); la Bible nous fait accéder à une expérience bien plus ancienne de l'humain au contact avec Dieu. Ce n'est pas d'aujourd'hui que des situations inacceptables ont lieu, que des gens qui ne devraient pas remplir tel ministère le remplissent pourtant, que hommes et femmes peinent à émerger (6).
Je ne dis pas cela pour relativiser quoi que ce soit ni pour noyer le poisson, mais pour rappeler que Dieu est au fait depuis bien plus longtemps que nous de la manière dont le monde cahote, et aussi qu'il n'y a aucun âge d'or où la sexualité était parfaitement ordonnée. Mgr Anatrella écrit : "L'enfermement dans la recherche du même que soi représente la négation de toutes les différences" (p. 29); on aurait envie de dire : "du calme !" Quand on est nourri de Bible, habitué donc à voir des prostituées entrer avant tout le monde dans le Royaume, on n'en
arrive pas au bout de deux pages à ces extrémités de langage.

Lumières bibliques sur la vie pulsionnelle

Comment, Bible en main, illustrer Dieu présent dans le travail d'émergence de l'humain? Il faudrait étudier les évocations bibliques de la vie intra-utérine, les situations oedipiennes de plusieurs héros (cf. Samson), les histoires de viol et d'inceste, les nombreuses histoires racontant les difficultés d'hommes avec les femmes, certains les aimant trop (comme David) et d'autres pas assez (comme Saül), ce que des femmes disent de leur désir, telles Rachel, Anne ou la Shounamite du Cantique.
Le messie Jésus naît dans la tribu de Juda, où la santé pulsionnelle est compromise depuis toujours. Les fils de Juda ne veulent pas d'enfants, l'un d'eux, Onan, pratiquant même une contraception que Dieu désapprouve (Gn 38); quand Jésus parle du Père, c'est au coeur d'une famille en manque de pères depuis longtemps
et où les identifications à la figure paternelle se font mal.
Les mille manières dont Dieu préside à la vie des personnes et participe à leur développement sexuel et sexué, voilà ce que la Bible raconte à l'envi. Et c'est une bonne nouvelle pour beaucoup de savoir qu'ils ont été accompagnés par Dieu dans les méandres de leurs maturations réussies ou réputées inabouties.

Dieu dans le développement d'un être


Mgr Anatrella accorde donc un grand crédit au travail réussi sur la pulsion sexuelle lors des premières années du petit d'homme. Or, selon la Bible, un être n'est pas foncièrement défini par ses équilibres pulsionnels plus ou moins réussis, par ses tendances ou ses identifications, il l'est fondamentalement par Dieu. Ne pas prendre en compte la présence et l'action de Dieu dans le développement sexuel et psychique d'une personne est une grave erreur.
Si quelqu'un vit en autarcie présomptueuse, dans un univers limité où il prétend maîtriser tout, alors il peut bien correspondre à tous les critères de normalité, de sociabilité, il peut se prévaloir de toutes sortes d'appartenances, y compris religieuses et ecclésiastiques, il n'est qu'un "vampire" comme l'appelle G. Lopez dans un livre récent, "un véritable pervers narcissique condamné à voler la vie d'autrui pour se donner l'illusion d'exister" (7).
Et ce narcissisme n'est pas lié précisément à une (pré)disposition sexuelle. Les pervers auxquels les psaumes font si souvent allusion, qui dévorent le faible sans recours, ne sont pas spécifiés au point de vue pulsionnel.

Le "lien sponsal"

Mgr Anatrella écrit : la personne homosexuelle "pourra difficilement incarner cette symbolique du lien sponsal et de la paternité spirituelle. L'expérience prouve que cette dernière est fréquemment détournée à des fins narcissiques (…) dans un contexte de séduction" (p. 29/2-30/1). Pour ma part, l'expérience de terrain (formation et accompagnement de séminaristes, prêtres, religieux/ses, moines et moniales) m'a prouvé que le dévoiement du "lien sponsal" et l'établissement d'un "contexte de séduction" ne sont pas foncièrement liés aux tendances sexuelles; il y a des narcissiques de toutes tendances et la séduction prend toutes sortes de tournures, selon le tempérament du manipulateur de qui elle émane. Un prêtre n'est pas séducteur parce qu'il est homosexuel, mais parce qu'il manque de Dieu. Jésus reproche aux Pharisiens leur dureté de coeur; à cause d'elle Moïse a dû transiger en leur permettant de répudier leurs femmes. "Mais il n'en était pas ainsi au commencement" (Mt 19, 3-12). Le Christ s'adresse à des hommes qui, tout en étant mariés, n'ont aucune maturité affective. La seule question qu'ils posent à propos d'une femme est "Comment peut-on la renvoyer ?"
Jésus répond que la proposition inaugurale de Dieu est "Comment la rencontrer ?" Quand il parle de dureté de coeur, Jésus emploie un terme technique (cf Dt 10, 16) : c'est le fait de refuser Dieu tout en ayant par ailleurs toujours Dieu à la bouche. Ces gens sont méprisants envers leurs femmes parce qu'ils n'ont en fait pas du tout accueilli Dieu. Leur travail pulsionnel s'est peut-être bien réalisé, mais au milieu d'un complet désastre psychique et spirituel. À la lecture d'une page biblique de ce genre, on est moins enclin à voir dans l'hétérosexualité avérée d'un homme qui veut se consacrer à Dieu la preuve de son irréfutable maturité.

Ignorance et peur des femmes

Quand Mgr Anatrella parle du "sujet engagé dans l'homosexualité, avec sa peur de l'autre sexe et son refus de la différence sexuelle", il fixe (naïvement ?) pour certains "sujets" ce qui est en fait beaucoup plus commun, toutes tendances sexuelles confondues. Il n'est pas rare comme prêtre d'entendre cette confidence de femmes : un mari peut vivre des années sa vie conjugale sans avoir aucune idée de ce qu'est une femme, sans vivre une authentique expérience de rencontre avec sa propre épouse. La peur des femmes, la méfiance à leur égard, le refus de la différence sexuelle : bien des hommes pratiquent cela, tout en ayant des pulsions pour les "sujets de l'autre sexe" et des relations sexuelles techniquement au point dans le cadre du mariage. C'est même courant. De même, bien des prêtres qui ont passé avec succès tous les examents pulsionnels ne sont pas pour cela des témoins du "lien sponsal" dont parle Mgr Anatrella. Les clercs que nous avons rencontrés donnent-ils tous à voir l'Époux qui vient ? J'en doute. Dans les cours que je professe, je commente souvent le début des Livres de Samuel. Les deux prêtres de Silo abusent les femmes qui font leur service au sanctuaire, et, d'un même mouvement, s'emparent du meilleur des sacrifices offerts au Seigneur (1 S 2). Comme on traite une femme, on traite Dieu et réciproquement. Quant au vieux prêtre Éli, père de ces deux abuseurs, il accuse Anne d'être saoule alors qu'elle prie avec ardeur devant Dieu (1 S 1, 13-14); manque de discernement fréquent : un homme, prêtre en l'occurrence, ne comprend pas ce qu'une femme vit avec Dieu.
L'hétérosexualité florissante des prêtres de Silo les met-elle à même d'honorer Dieu et la communauté qu'ils sont censés servir ? Celle du prêtre Éli, père de ces deux prêtres apparemment bien identifiés à la figure paternelle, le rend-elle apte à comprendre Anne au temple ? J'en doute.

Homosexualité = immaturité ?

Mgr Anatrella écrit : "L'homosexualité apparaît donc comme un inachèvement et une immaturité foncière de la sexualité humaine" (p. 28/1). Il développe ailleurs (8) cette idée que l'homosexualité serait un arrêt de la maturation à un stade infantile et donnerait à l'âge adulte d'inévitables problèmes spécifiques. Or, il faut voir, dans chaque cas particulier, ce que des personnes dans l'homosexualité vivent vraiment. Et pour certaines d'entre elles, cet inachèvement est une occasion où
Dieu se manifeste, cette immaturité un lieu où Dieu déploie sa force. Bibliquement parlant, on appelle cela la logique des béatitudes : le manque irrémédiable comme occasion de Dieu. Dire que cela ne peut pas s'appliquer dans le domaine sexuel, c'est à nouveau limiter l'action divine et donner une version expurgée du salut : Jésus nous sauve, mais il y aurait quand même des domaines sans avenir avec lui. Dire que "l'expérience prouve" immanquablement le contraire, c'est peut-être après tout n'avoir pas assez d'expérience. Un prêtre marqué par des tendances homosexuelles peut présenter des risques à terme; il peut aussi être expérimenté pour parler de la vie
reçue de Dieu là où elle fait le plus défaut.
Faut-il au nom du risque encouru interdire l'accès des ordres sacrés à tout homme homosexuel sans distinction ? Cela serait une attitude bien peu virile, la preuve d'une immaturité qui refuse d'assumer des risques.

L'inachèvement nécessaire

Mais surtout, inachèvement et immaturité sont-elles absentes dans une personnalité hétérosexuelle ? Non. La vision scientiste de Mgr Anatrella le conduit à poser des différences intrinsèques, mais elles ne sont pas probantes. Il y a des hétérosexuels dont le développement manifeste des inaboutissements et des incapacités foncières. Il faut alors examiner dans chaque cas qui vit quoi, et de quoi une situation est l'occasion pour une personne particulière. Y a-t-il proportionnellement davantage de problèmes chez des personnes homosexuelles que chez des personnes hétérosexuelles dans la vie consacrée ? Il faudrait des statistiques précises. En tout cas, les notions de maturité et d'achèvement mériteraient d'être davantage travaillées. Je devine chez Mgr Anatrella une vision quelque peu "fixiste"; on est hétéro- ou homosexuel ; si on est homosexuel, on dérive vite vers des situations moralement intenables, si on est hétérosexuel, on possède une stabilité de fond (9). Je résume cela un peu brutalement (10) , mais c'est une impression persistante qui se dégage de son propos. Or, devenir un homme, se tenir devant une femme, constituent une aventure difficile, douloureuse et enthousiasmante. Pour ceux qui veulent la vivre loyalement et qui refusent de se couler dans des modèles préfabriqués d'hommes et de femmes, c'est un chemin où ils avancent démunis, où rien n'est si simple. Ils font l'expérience que l'accomplissement de leur être est le travail de toute vie; il ne résulte pas ontologiquement d'un bon équilibre pulsionnel, mais de la présence de Dieu (11) . Mgr Anatrella semble parler de la personne homosexuelle comme définitivement marquée par un déficit, tandis que la personne hétérosexuelle aurait atteint son plein épanouissement au terme de la première période d'équilibrage pulsionnel. C'est ignorer la réalité de la mutation que provoque Dieu quand il vient dans une chair où il a été accueilli.

Contexte

Nous savons tous que l'Instruction et ses commentaires se placent dans un contexte; j'en cite certains aspects : la militance gay dans laquelle se sont investis des clercs ces dernières décennies, le déferlement des études sur le genre qui touche aussi la Bible et la théologie, les abus sexuels commis par des prêtres qui ont défrayé la chronique dans plusieurs pays, la difficulté de situer son être sexué dans un monde où hommes et femmes ont acquis de nouveaux statuts, etc. Dans ces conditions, il y a des gens qui aiment à entendre des rappels à l'ordre musclés et rassurants, il y en a d'autres qui aiment à en proférer. On connaît bien dans les couvents et séminaires la réaction bourrue : "Il faut taper sur la table une fois de temps en temps : il y a quand même eu des abus". Et chacun, autour des tasses de café médiocre que fournissent les institutions religieuses, raconte alors des témoignages sur différentes dérives affectives et sexuelles parmi des clercs ou des apprentis clercs. Cette réaction, fondée sur des cas indéniables, permet de faire l'économie d'une pensée. C'est vrai que nous sommes désemparés, mais cela a du bon. Nous sommes poussés à redécouvrir, dans la lumière de Dieu, le mystère d'être une femme, un homme, de se rencontrer. Nous sommes contraints d'écouter les appels de notre époque qui nous a de toute manière pétris : il y a certes à résister, à s'opposer, à démentir, preuves à l'appui; il y a aussi à répondre; et la meilleure manière de le faire, ce n'est pas en plaquant sur soi une anthropologie qui reste à discuter, mais en faisant soi-même le chemin avec Dieu. Les questions qui sont posées par l'Instruction sont réelles et concrètes. Il y a bien entendu des candidats au sacerdoce à dissuader pour des raisons multiples, sexuelles et affectives entre autres. Cela dit, je me demande ce que serait une institution religieuse formant des
prêtres qui ne serait pas touchée par le monde tel qu'il est, qui n'aurait pas à se poser soi-même les questions que les gens se posent, qui se proposeraient de servir et de diriger le peuple chrétien sans se brûler soi-même les doigts à tenter de gérer des situations compliquées. Bien sûr un prêtre doit éviter les scandales, ne pas peser sur une communauté par ses problèmes personnels; en même temps, faut-il penser qu'il doit être souriant, débarrassé de toute question harcelante, équilibré, clé en main ? Je m'interroge sur la vision du "bon prêtre" qui apparaît par contraste dans les propos de Mgr Anatrella et je me dis qu'elle a quelque chose d'inadéquat et d'irréel. Un bon prêtre se sait proche de tout et de tous, ce qui ne veut en aucun cas dire qu'il applaudit à tout et à tous. Mais il porte en sa chair la douleur du monde, les questionnements de son époque, les errements de la société où il vit. Que cela soit déstabilisant, c'est un fait, mais peut-on vivre autrement ? La stabilité qu'on acquiert est faite pour ce monde, mais elle ne vient pas du monde, pulsionnel ou autre.

Le concret de la chair avec Dieu

Tout cela ne nous fait pas partir dans des considérations cosmiques floues. Cela nous ramène au concret de la chair avec Dieu, et donc à l'engagement de tous ceux qui sont prêts à la servir : formateurs auprès des candidats à la vie sacerdotale, "accompagnants" auprès des prêtres en exercice. Quand Mgr Anatrella dit que les prêtres qui ont des tendances homosexuelles nécessiteront immanquablement un suivi
spécial considérable,
tant médical que psychiatrique (12), je pense qu'il réagit de manière outrancière. Mais il met le doigt sur la question importante de l'accompagnement, qui concerne tout le monde, quelles que soient les tendances de chacun. Et plus que jamais, la question d'être un homme, un homme avec Dieu, un homme de Dieu, est au centre de tout pour les clercs. Cela demande qu'on en parle, qu'il y ait un suivi, cela prend du temps, personne ne peut d'emblée se poser comme détenteur de toutes les réponses et méthodes. Assumer son être d'homme, spécialement dans la société actuelle, est une aventure qui demande des années, de l'énergie et la mobilisation de ceux qui peuvent apporter leur témoignage et leur savoir. Que certains aient plus que d'autres besoin d'attentions, c'est vrai : est-ce regrettable ? C'est ainsi. Ce qu'il y a de sûr, c'est que personne n'est exempté de faire soi-même ce cheminement. On est là dans le concret : le quotidien de la chair qui s'acclimate à Dieu, avec tout ce qui, en elle, ne connaît pas encore Dieu. J'attends pour ma part d'un formateur, non qu'il passe son temps à désigner les indésirables qui risquent de contaminer le troupeau élu, mais qu'il ait le discernement pour voir la paradoxale action de Dieu dans la vie d'un homme, telle qu'elle est. Il se peut d'ailleurs que cela l'amène à diriger une personne vers un autre chemin que celui de la vie consacrée, mais ce ne sera pas pour des raisons, un peu courtes, de tendances jugées en soi forcément dangereuses.

En conclusion

Voici pour conclure quelques orientations que je tire de ma propre expérience d'homme et de formateur.
1) Les formateurs dans les séminaires et les congrégations sont maîtres de la décision ultime concernant un candidat. Quand Mgr Anatrella dit : "(l'homosexualité) est une contre-indication pour entrer au séminaire et être ordonné prêtre", et quand il ajoute que l'on a ordonné des "candidats qui présentaient cette tendance" en vertu d'une "attitude permissive" (p. 30/2), il va plus loin que ce que l'Instruction dit.
Mgr Anatrella risque d'aboutir au contraire de ce qu'il souhaite. En se montrant autoritaire (13), il tend en effet à déposséder les décideurs juridiquement qualifiés de leur pouvoir de décision. Or, le pouvoir décisionnel est très important pour un homme; le lui enlever, c'est porter atteinte à son autorité masculine. Mgr Anatrella prétend donc viriliser les séminaires en barrant l'entrée aux candidats susdits tout en dévirilisant les formateurs, puisqu'il leur enlève leur habilité à décider.
2) Mgr Anatrella ajoute que quand des formateurs ont un doute sur un candidat (concernant son éventuelle homosexualité), "ils doivent appliquer ce principe objectif" (c'est-à-dire évincer l'impétrant). Dans un monde adulte, on attendrait plutôt une phrase comme : "ils doivent lui en parler".
3) Il me semble important de découvrir la Bible, dans les lieux de formation, en prenant l'ampleur de sa riche réflexion sur être un homme, être une femme, se rencontrer. La figure du Christ, vrai homme, est à étudier dans cette perspective : une telle étude est particulièrement utile à notre époque. Elle ouvre un horizon, propose une variété de possibles : il y a mille manière d'être homme et femme;
elle fait échapper à la tendance aux modèles préfabriqués qui guettent entre autres les lieux de formation de prêtres : être prêtre est une manière particulière d'être un homme et il y a bien des façons de vivre cela.
4) Selon un vieil adage, les qualités qui font un bon prêtre sont celles qui en feraient un bon époux et un bon père de famille. Mgr Anatrella reprend cette idée : le candidat au sacerdoce "doit être en principe idoine au mariage et capable d'exercer la paternité sur des enfants" (p. 29). On perçoit qu'il y a du vrai dans tout cela, mais cela peut vite devenir une sorte d'appréciation autarcique (narcissique ?) : je dis moi-même ou mon formateur dit que je serais un bon mari et un bon père, donc que je puis devenir prêtre. Or, une des personnes les mieux
habilitées à juger de la qualité d'un mari, c'est une femme.
Qu'y a-t-il comme voix de femmes dans la vie d'un apprenti prêtre et de ses formateurs ? C'est une question que je me pose souvent et qui serait à méditer.

Frère Philippe Lefebvre – Dominicain (Janvier 2006)

(1) Tony Anatrella n'est pas un évêque. "Monseigneur" est un titre honorifique lié à ses diverses fonctions au Vatican.
(2) Le texte de cette Instruction est paru dans le N°2349 de la Documentation Catholique, de janvier 2006 dans un dossier intitulé : "Homosexualité et ministère ordonné", p. 24-39. Une instruction n'est pas un texte législatif, mais une proposition destinée à attirer l'attention de ses lecteurs — ici les formateurs des clercs — sur un point particulier de la vie de l'Église, et leur laisse toute latitude quant à son application. Ce type de texte suscite les commentaires des divers spécialistes tels que Mgr Anatrella, mais aussi la conférence des évêques suisses, et le Père Timothy Radcliffe, ancien maître de l'Ordre des Dominicains. On s'aperçoit à cette occasion que, sur ces sujets, les avis peuvent sensiblement diverger. Les références au texte de l'Instruction sont données ici selon la page et la colonne (ex : p. 30/1).
(3) T. Anatrella, Le règne de Narcisse. Les enjeux du déni de la différence sexuelle, Presses de la Renaissance, Paris, 2005. Cet ouvrage sera cité ici sous la forme abrégée RN et le commentaire paru dans la Documentation Catholique sous la forme Com.
(4) Cf les intéressantes réflexions de P. Bayard, Peut-on appliquer la littérature à la psychanalyse ? éd. de Minuit, 2004. La psychanalyse a interrogé la littérature, mais l'inverse est-il vrai ? Comment s'articulent les deux approches, comment résistentelles l'une à l'autre ? etc
(5) On connaît les écrits de M. Balmary; citons aussi N. Jeanmet (Les destins de la culpabilité. Une lecture de l'histoire de Moïse aux frontières de la psychanalyse et de la théologie, PUF, 2002), D. Dumas (La Bible et ses fantômes, 2001), J. Hassoun sous sa direction : Caïn, Autrement, 1997)…
(6) Mgr Anatrella cite d'ailleurs des conciles du 4è au 13è siècles qui punissent "sévèrement les pratiques homosexuelles de la part du clergé" (p. 30) : la question est donc ancienne et récurrente.
(7) G. Lopez, Le vampirisme au quotidien, L'esprit du temps, 2001, pp. 56-57.
(8) RN, 1ère partie.
(9) Je demeure sceptique devant une assertion de RN, p. 61 : "Les personnes qui ont intériorisé leur identité n'éprouvent pas le besoin de se manifester et d'être reconnues,comme il en va de celles qui s'organisent autour d'une tendance sexuelle, laquelle est un avatar identitaire, et qui imposent leurs pratiques à la connaissance et au regard de tous". Le besoin de se manifester et de se proposer sur la place publique est-il le fait des personnalités homosexuelles ? J'en doute. Entre autres lectures, on peut se reporter aux moralistes du 17ème s. français pour se guérir de telles affirmations, mais surtout relire les psaumes (le ps 73 par exemple).
(10) Il est vrai que certains propos de Mgr Anatrella sont plutôt brutaux. Quand il suggère qu'une personnalité homosexuelle ne peut accèder aux Ordres sacrés, il dit : "Les communautés ecclésiales ont le droit d'avoir des ministres ordonnés qui soient authentiques, honnêtes et correspondent aux exigences de l'Église" (p. 33); on ne peut s'empêcher de comprendre que des personnes dans l'homosexualité seraient par contraste inauthentiques, malhonnêtes et transgressives. Mgr Anatrella a écrit sur les excès de la culture gay et les abus du terme "homophobie" (cf RN); il n'en reste pas moins qu'une plus grande attention aux formules serait bienvenue, non "sous l'influence des idées d'une époque" (p. 33), mais par correction.
(11) Les descriptions que Mgr Anatrella fait de personnes homosexuelles et des conséquences funestes où leur tendance les plongera, on pourrait les appliquer à bien des personnes hétérosexuelles, engagées ou non dans la vie consacrée : "quelquesuns adoptent des conduites affectives douteuses, formulent des critiques mettant en cause des réalités essentielles de la vie sacerdotale et contestent des vérités enseignées par l'Église" (p. 30); voir encore(p. 32-33) parmi les symptômes proposées pour "dépister" une homosexualité qui n'a pas dit son nom : tendance à l'isolement, "déni des questions sexuelles", sexualité fantasmée, "relations sélectives" etc.
(12) "Car en plus des problèmes qui se poseront dans la vie pastorale, nous savons également, comme nous l'avons souligné, que ces personnalités vont souvent vivre des difficultés personnelles. Elles nécessiteront une attention particulière, des interventions régulières de l'autorité et une prise en charge parfois accompagnée d'un suivi médical et psychothérapique", Com, p. 31/1-2). Comme formateur, je n'ai jamais remarqué cette spécificité radicale du clerc homosexuel. Je suis plutôt frappé que, dans les institutions religieuses comme ailleurs ou peut-être un peu plus fréquemment qu'ailleurs, tant de gens se débrouillent pour paraître incontestables et échapper à toute critique, alors qu'ils auraient manifestement besoin d'un suivi psychologique et humain, sans que leurs orientations sexuelles connues ou pas soient déterminantes.
(13) Cf "ce critère de sélection légitime est non négociable", p. 30/2.

Mettre la main... (à propos de Jean 20, 19-31)

Homélie d'un frère dominicain de Paris pour le 2ème dimanche de Pâques (B) :

«Le fils de Dieu est mort : c’est croyable parce que c’est absurde. Enterré, il est ressuscité : c’est certain parce que c’est impossible.» Tertullien (160 - 222).

Dimanche dernier, jour de Pâques, l’évangile nous rapportait l’attitude devant le tombeau vide d’un disciple anonyme, désigné seulement comme celui que Jésus aimait, appelé aussi l’autre disciple. Il vit et il crut. C’est spontané et concis. On ne peut pas faire plus rapide. Aujourd’hui le même évangéliste nous raconte l’attitude d’un autre disciple, cette fois nommé et surnommé,Thomas appelé Didyme (jumeau). Si je ne mets pas ma main… non, je ne croirai pas. C’est sous condition et discuté pendant huit jours.

L’autre disciple voit, pourtant il n’y rien à voir. Il voit : rien. Il croit. Thomas le jumeau réclame au préalable la preuve. Elle lui sera accordée. L’un croit devant l’absence, le vide, l’autre devant l’évidence. Il s’agit bien de deux hommes différents et non de deux comportements d’une même personne. Les textes ne nous disent pas que nous sommes tantôt l’un ou l’autre ni un peu des deux. L’autre disciple : C’est moi… Peut-être toi ? Thomas le jumeau : Ce n’est pas moi… Peut-être toi ? Jésus par un doux reproche au second fera l’éloge du premier : Parce que tu me vois, tu crois. Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru.

La question n’est pas de mesurer la plus ou moins bonne volonté de ces disciples à agréer la résurrection de Jésus. Elle est bien plus radicalement celle de leur aptitude profonde à croire en la vie hors tout. Vie triomphante aussi du mal et de la mort.

Thomas n’accorde aucun crédit aux dires des autres disciples. Sceptique il veut constater par lui-même. Il semble ne pas en être à un abus près ! Après avoir nié la parole des autres — trop remplis de joie peut-être —, comme ceux qui veulent soumettre il exige de mettre la main. Mettre la main, prendre pour soi. Saisir autre. Abolir la distance pour qu’il n’y ait pas autre.

Que connaît-il de Jésus s’il doit visiter ses blessures pour l’authentifier ? Ils ne sont pas rares ceux qui ne savent des autres que les traces de leurs malheurs. Ils sont légion ceux que le vivant dérange et qui font “leur beurre” avec la mort. Ils ne manquent aucunes funérailles — les morts enterrent les morts. Ils bâtissent des mausolées et deviennent auteurs d’éloges funèbres pour faire rejaillir sur eux les qualités qu’ils ne font que prêter au disparu. _ Ils se complaisent dans les déboires du monde et se réjouissent des échecs d’autrui. Ils préfèrent l’inertie au mouvement, l’immobilité au déplacement, l’engourdissement à la passion. Déjà morts, toujours morts. « Ici, chez nous, on a toujours fait comme ça… » ! Autre n’existe pas. Contrôler Dieu, évaluer les hommes, boucler la parole, dicter la vérité. Dans l’Evangile ils ont l’empreinte d’institutions et de pouvoirs, mais les traits des pharisiens, des docteurs de la loi, des scribes. Ils lient de pesants fardeaux sur les épaules des autres, parce qu’ils connaissent le bien et le mal. Didyme aurait pu être chef d’une église !

Thomas a bien des difficultés à reconnaître la vie — plus forte que tout — sans doute parce qu’il la connaît si peu. Comment admettre ce que les autres disciples lui disent de Jésus vivant quand lui même l’est si peu ? Jésus va répondre aux doléances de Thomas. Il l’autorise à accomplir sa volonté de toucher à sa chair. Le don du Christ — il en a fait la preuve — va assurément jusque là et au delà. Tu veux mettre la main sur moi, fais-le ! Tu seras étonné. Tu ne sais pas où cela va t’entraîner. Survient l’événement : Thomas fait d’un coup l’expérience de autre face à lui. Il croyait toucher un homme, il rencontre Dieu. Autre. Les trous des mains du ressuscité font les mains de Thomas désormais empêchées de prendre, inaptes à saisir. Il voulait mettre la main sur la chair d’un autre. Impossible ! Libre la chair ! La blessure du côté du Christ crée dans le cœur de Thomas une déchirure, un lieu pour autre-à-côté. Elle installe l’écart pour la mise en présence de autre. Alors l’échange, la communion peut avoir lieu.

Heureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru. Heureux ceux qui croient sans mettre la main sur l’homme ni sur Dieu.

La chair du Christ, la chair de Dieu nous est offerte. Ceux qui n’ont pas vu et qui croient goûteront à cette rencontre de vie. Les autres sont maintenant prévenus : ils peuvent être conduits là où ils ne voulaient pas aller.

Source : http://www.dominicains.info/article.php3?id_article=667

mardi 25 avril 2006

On est si sérieux quand on a 19 ans

Extrait du Journal (1919-1924) de Julien Green :

"Nuit du 12 avril [1922], mercredi. - Plonger au plus profond d'un être que l'on aime pour y saisir à vif les sentiments les plus intimes, puis se trouver tout à coup au seuil même du sanctuaire de l'âme, quoi de plus troublant, de plus émouvant? Sous les apparences, pénétrer l'identité mystérieuse, découvrir une personnalité palpitante de la vie et de passion.
Je lui parlais ce soir, à cet ami dont l'affection restera le plus pur et le plus délicieux souvenir de ma jeunesse. Retenu jusqu'alors par une sorte de pudeur, soudain il se laissa emporter par son élan d'amitié; et alors, ce que je n'eusse espéré il y a quelques mois, vinrent les confidences, les aveux de joies secrètes et de douleurs que l'on cache. Commence pour moi l'amitié, parfaite, sans ombre. De tels moments donnent à la vie sa vraie valeur."

vendredi 3 mars 2006

le Règne de Narcisse selon Mgr Anatrella

Voici un extrait d'une excellente recension du dernier livre de Mgr Tony Anatrella, Le Règne de Narcisse, ou Les enjeux du déni de la différence sexuelle, Paris, Presses de la Renaissance, 2005, 251 pages, 18€ :

« L’auteur est bien connu : prêtre et psychanalyste, il écrit depuis de nombreuses années sur l’adolescence, ce qu’il nomme « l’adulescence » ou encore la société à la fois adolescentrique et dépressive. Ce volume complète et actualise les précédents sur le même sujet ou à peu près. Il propose, une fois encore, une réflexion très détaillée sur certains maux de la société actuelle fondée sur son expérience clinique et son élaboration théorique personnelle.
L’ouvrage se caractérise sur la forme par de nombreuses répétitions qui permettent à l’auteur de marteler ses convictions dont chacun appréciera la justesse sur le fond. Les revendications de reconnaissance sociale des militants homosexuels qui cherchent à faire légaliser le « mariage » gay et, dans la foulée, l’adoption d’enfants par des couples gays ou lesbiens représentent la cible essentielle de l’ouvrage ainsi que les manipulations du langage autour du thème, et même du délit, d’homophobie.
Si l’auteur reproche aux militants homosexuels de diffuser leurs idées à la manière d’un « rouleau compresseur » (p.196), il n’est pas sûr que cet ouvrage procède autrement. Ces débats épineux manquent souvent de nuances, voire de délicatesse pour sortir des excommunications réciproques : l’ouvrage que nous venons de lire, s’il ne craint pas de se jeter avec force dans la polémique, permettra-t-il de quitter le dialogue de sourds ? En effet, on peut tout à fait s’interroger sur la pertinence éthique de l’adoption d’enfants par un couple de personnes du même sexe. Beaucoup le font, y compris parmi les personnes homosexuelles. On peut aussi se demander si l’émancipation gay n’a pas trop joué sur la monstration de comportements qui devraient rester privés (p.127). Tony Anatrella attire l’attention à juste titre sur ces deux points. Le dialogue devrait pouvoir sereinement se mettre en place, notamment autour d’eux.
La sérénité est peut-être précisément l’attitude éthique qui fait le plus défaut au débat et, de ce point de vue, il est à craindre que cet ouvrage ne permette pas d’avancer. Bien sûr, il n’y a aucune raison de douter de l’auteur lorsqu’il rappelle le respect qu’il porte (p.28) et que tout chrétien porte aux personnes homosexuelles selon l’enseignement maintes fois réitéré du Magistère. Mais on devrait pouvoir comprendre que certaines formules d’une grande maladresse d’expression ne manqueront pas d’entretenir un malaise déjà trop installé. Comment ne pas penser que ces formules finissent par toucher les personnes qui sont pourtant censées être respectées ? « L’homosexualité apparaît plutôt comme la négation de toutes les différences, à commencer par la différence sexuelle » (p. 183-184). Les personnes homosexuelles ne pouvant, selon l’auteur, avoir pleinement accès à la différence des sexes, lorsqu’elles aiment, elles aiment comme elles peuvent, dotées de moindres capacités, au rabais, en quelque sorte (p. 128). La comparaison entre les pratiques des Etats totalitaires et les demandes insistantes de certains homosexuels en faveur du « mariage » de même sexe (p.139, par exemple) ne va pas améliorer la qualité du dialogue. Même sur le fond, ceux qui ont connu l’horreur des systèmes totalitaires avec leurs cortèges d’emprisonnements, de tortures et de mises à mort planifiées, pourraient légitimement s’étonner de tels abus de langage quelles que soient les analyses que l’on fait et les positions que l’on défend. La comparaison entre le principe de précaution appliqué à des questions d’écologie et appliqué à l’homosexualité (p.228) n’est pas forcément non plus très heureuse : d’un côté des plantes, des virus ; de l’autre des personnes qui se trompent peut-être de revendications mais qui sont des personnes respectables…
En fait, le thème central de l’ouvrage portant sur le déni de la différence sexuelle est lui-même noyé sous le flot des critiques tous azimuts qui empêchent de comprendre ce dont il peut s’agir en vérité lorsque l’on veut parler de ce déni. D’ailleurs, les personnes homosexuelles sont-elles les seules concernées ? L’auteur semble répondre par la négative : les jeunes couples hétérosexuels qui ne parviennent pas à intégrer l’altérité sexuelle seraient eux-mêmes bloqués par une ambiance sociétale homophile et adolescentrique (p.163)… On ne peut à la fois soutenir que les gays ont un problème avec le sentiment psychique non travaillé, non reconnu de culpabilité, ce qui est possible, et risquer des éclaboussures de culpabilité névrotique sur n’importe quel homosexuel qui lira ces pages : il va se sentir tout à coup nettement culpabilisé, mais pour son bien, dira-t-on ? (Cf. p.187-188).
L’invocation du DSM-IV (p.76) fera sans doute sourire les psychanalystes méfiants envers ce dictionnaire de classification psychiatrique, pratique sous certains aspects, mais tout de même assez caricatural.
En outre, le besoin de reconnaissance, ou disons d’acceptation, de la personne homosexuelle vis-à-vis de son milieu – familial, professionnel, etc. – est trop rapidement confondu avec la revendication militante de quelques homosexuels. Il est difficile de nier ou de dénier que le rejet dont, en effet, certains homosexuels, sont l’objet ne renforce pas leur souffrance. Ce n’est pas seulement une question de lobbying déplacé. On l’a vu dans le cas de la pandémie VIH, surtout à ses débuts. Les décrire comme des victimes qui cherchent désespérément à faire reconnaître leurs droits, c’est encore les enfermer dans un mécanisme dont il faudrait bien les faire sortir : ces victimes-là ont décidément tort sur tous les plans ! En ce sens, que l’ « homophobie » soit purement et simplement une manipulation du langage est une affirmation bien téméraire et sûre d’elle-même, quand on regarde notre environnement, même sans le grossissement médiatico-politique. La prudence s’impose pour analyser loin des déformations et des pré-compréhensions de chacun.
En fait, qui culpabilise qui, le plus ? Qui est le grand méchant loup ? Qui amalgame (p. 234) le plus ? On voit la stérilité du débat. (…) »


Source : cette recension a été écrite par un frère dominicain dans une revue... dominicaine (n° de mars 2006).

jeudi 23 février 2006

Retraite de Carême sur Internet avec des Dominicains

Mercredi 1er mars, mercredi des cendres, nous entrons en Carême.

C’est un temps de préparation des fêtes de Pâques, mais aussi, pour les chrétiens et tous les chercheurs de sens, une occasion de partir au désert et de faire retraite.

Partir. Prendre de la distance. Faire le point. Retrouver l’essentiel. Apprendre la prière. Goûter le silence. Rencontrer Dieu. C’est bien difficile ! Comment faire ?

« Nous n’avons pas le temps… » « Nous ne savons pas où aller, à qui nous adresser… » « Nous vivons loin de tout… »

La Retraite dans la Ville est une proposition de retraite spirituelle en ligne destinée à tous ceux qui ne peuvent ou ne souhaitent pas suivre une retraite traditionnelle. Une retraite à vivre chez soi ou au travail.
Professionnels, expatriés, personnes agées, étudiants, chrétiens francophones dans des pays où les propositions chrétiennes sont rares,… autant de situations pour lesquelles la Retraite dans la Ville a été conçue.

Aujourd’hui, un désir authentique de spiritualité est exprimé sur Internet.
En réponse, la Retraite dans la Ville est née.

http://www.retraitedanslaville.org/acc.php

mercredi 22 février 2006

Vie spirituelle chrétienne et homosexualité

Cheminer avec le Christ
et vivre en enfant du Père


Retraite 2006 proposée
à des personnes concernées
directement
ou indirectement
par des attraits homosexuels

du dimanche 16 avril (18h30)
au vendredi 21 avril 2006 (16h)




Lieu : Centre spirituel jésuite Le Châtelard
Route du Bruissin - 69340 FRANCHEVILLE
Tél : 04 72 16 22 33 - Fax : 04 72 16 22 22
email : accueil@chatelard-sj.org

Equipe d'animation : Etienne Garin et une équipe

Programme

Chacun a son histoire, personnelle, unique, complexe, si bien qu'il est parfois difficile pour lui d'en saisir le sens, de se trouver soi-même.
Ainsi, pour des raisons diverses, des hommes et des femmes demeurent dans une identité affective confuse et parfois incertaine, au point que certains sont déconcertés par l'orientation de leur sexualité. Comment dès lors vivre des relations profondes avec les autres ?

Toutefois, baptisé dans le Christ, homme ou femme, chacun de nous a reçu son identité essentielle:

Cette identité en Jésus-Christ permet à chacun de ne pas douter qu'il est aimé du Seigneur, de ne pas douter de sa dignité d'enfant de Dieu, quelles que soient les difficultés actuelles qu'il rencontre.

La retraite invite des disciples de Jésus à s'enraciner davantage dans leur identité baptismale ou à la découvrir. C'est elle seule qui peut faire de nous, tels que nous sommes, des hommes et des femmes vraiment fraternels et libres dans l'Eglise et le monde.

Il s'agit d'une retraite spirituelle et non d'une session. Des enseignements inviteront chacun à une prière personnelle qui pourra être régulièrement relue à l'aide d'un accompagnateur spirituel individuel. De plus, des partages se vivront au sein d'une prière en petite communauté de 6 ou 7 personnes.

Equipe d'animation :
Etienne Garin sj
Brigitte-Violaine Aufauvre,
présidente de la Maison de Lazare à Issy-les-Moulineaux
Jean-Louis L'eplattenier, pasteur de l'Eglise Réformée de Neuchâtel
Des accompagnateurs spirituels attentfis aux réalités de l'homosexualité

Le Président de l'association "Devenir un en Christ", Armand Tutin,
sera présent à cette retraite. Tél 01 58 64 03 04

Indications pratiques

- Le Châtelard vous accueille dans un parc boisé de 40 ha. Jogging et promenade sont encouragés.
- Pensez à apporter de quoi écrire et vos affaires de toilette (les draps sont compris dans la pension).
- Si vous devez suivre un régime alimentaire, joignez-le sur une feuille libre à votre bulletin d'inscription, avec votre nom et dates de séjour.

La discrétion la plus grande est assurée. seul le prénom de chacun sera communiqué.
Un entretien préalable est proposé à ceux qui en feront la demande afin de vérifier
que la proposition correspond bien à leur attente
.


Votre participation aux frais

275 € pour l'hébergement, les repas et l'animation,
dont 60 € à l'inscription.
C'est une moyenne car chacun est invité à donner selon ses possibilités. L'inscription n'est effective qu'après versement des frais d'inscription.

cliquer pour télécharger le Bulletin d' inscription en .pdf

S'adresser au Père Etienne Garin en envoyant un mél à e.garin@tiscali.fr
pour toute autre information.

Source : http://www.jesuites.com/actu/2006/homosexualite.htm


jeudi 26 janvier 2006

Affectivité et eucharistie

Conférence du frère Timothy Radcliffe, o.p., ancien Maître de l'Ordre des Prêcheurs

Je ne suis pas sûr du sens du mot espagnol afectividad. L’anglais affectivity se réfère non seule­ment à notre faculté d'aimer, mais aussi à la façon dont nous aimons, nous, êtres physiques et sexués, sujets à l'émotion et à la passion. Dans le christianisme, nous parlons beaucoup de l'amour, mais il arrive que cet amour apparaisse quelque peu abstrait, hors de la réalité. Et pourtant il nous faut aimer tels que nous sommes, sexués, pleins de désirs, d'émotions fortes, ayant besoin de toucher et d'être proches les uns des autres.

Que nous soyons si mauvais quand il s'agit de parler sur ce sujet est étrange, car le christianisme est la plus charnelle de toutes les religions. Nous croyons que Dieu a créé ces corps, et il les a trou­vés très bien ; Dieu est venu corporellement parmi nous, être humain comme nous ; Jésus nous a donné le sacrement de son corps et il a promis de ressusciter nos corps. Et donc nous devrions nous sentir chez nous dans notre nature corporelle avec ses passions et à l'aise quand il s'agit de parler de l'affectivité ! Mais bien souvent, quand l'Église en parle, les gens restent scep­tiques. Nous ne faisons guère autorité quand nous parlons de sexe ! Dieu s'est peut-être incarné en Jésus-Christ, mais nous, nous en sommes encore à apprendre à nous incarner dans notre corps. Il nous faut redescendre sur terre !

Un jour que saint Jean Chrysostome était en train de prêcher sur le sexe [1], il remarqua que des auditeurs rougissaient, ce qui le remplit d'indigna­tion : Pourquoi rougissez-vous ? N'est-ce pas pur ? Vous vous comportez en hérétiques. Penser qu'il faut ignorer le sexe est un manquement à la véritable chasteté, et selon personne de moins que saint Thomas d'Aquin [2], c'est un manque­ment moral ! C'est un peu comme avec ces êtres sexués et passionnés (quelquefois un peu perdus) qu'il nous faut apprendre à aimer. Autrement nous n'aurons rien à dire sur Dieu qui est amour.

Je voudrais parler de la Dernière Cène et de la sexualité. Cela paraît peut-être bizarre, mais réflé­chissez un instant. Les paroles centrales de la Dernière Cène sont Ceci est mon corps, et je vous le donne. L'Eucharistie, comme le sexe, est centrée sur le don du corps. Avez-vous jamais remarqué que la première épître aux Corinthiens tourne autour de deux sujets, la sexualité et l'Eucharistie ? Et cela parce que Paul sait qu'il nous faut comprendre l'un à la lumière de l'autre. Nous comprenons l'Eucharistie à la lumière de la sexua­lité, et la sexualité à la lumière de l'Eucharistie.

Notre société a de la peine à le comprendre, parce que nous avons tendance à considérer notre corps comme un objet en notre possession. L’autre jour, j'ai vu un livre sur le corps humain intitulé L’Homme: tous modèles, toutes formes, toutes dimen­sions, toutes couleurs. Manuel de l'utilisateur (Éditions Haynes). C'est un manuel de la catégo­rie de ceux qu'on vous donne quand vous ache­tez une voiture ou une machine à laver. Si vous pensez à votre corps de ce point de vue, comme à un objet important parmi d'autres, alors les actes sexuels n'ont pas spécialement de sens. Cela se produit de façon dramatique à l'adoles­cence, et cela peut se produire tout au long de la vie, quand on est marié ou que l'on est religieux ou prêtre. Il arrive souvent qu'une telle crise se présente cinq ou six ans après un engagement dans le mariage ou le sacerdoce. Il nous faut faire face.

Jésus aurait pu s'échapper par une porte déro­bée et s'enfuir. Il aurait pu rejeter les disciples pour n'avoir plus rien à faire avec eux. Mais non. Il a accueilli ce moment dans la foi. Et nous ne pour­rons aider les jeunes à le faire que si nous avons nous-mêmes connu de tels moments et nous y sommes confrontés. Cela a été mon cas ! Je me souviens que quelques années après mon ordina­tion, je suis tombé très amoureux. Pour la première fois je rencontrais une personne que j'au­rais épousée avec bonheur et qui m'aurait épousé avec bonheur. C'était le moment du choix. J'avais fait ma profession solennelle avec joie. J'aimais mes frères et sœurs dominicains. J'aimais la mission de l'Ordre. Mais tout en faisant profession j'avais une petite bulle interrogative dans la tête : « Qu'est-ce que ça me ferait d'être marié ? ».

À ce moment-là, il me fallait accepter le choix fait lors de ma profession solennelle. Ou, plus exactement, il me fallait accepter le choix que Dieu avait fait pour moi, que c'était là la vie à la­quelle il m'appelait. Ce furent des moments pénibles, mais ce furent également des moments de bonheur. J'étais heureux parce que j'aimais cette personne, et depuis nous sommes restés de très bons amis. Ce fut aussi un moment de bonheur parce que j'étais libéré des fantasmes que j'avais gardés au moment de ma profession solennelle. Je revenais doucement sur terre. Mon cœur et mon esprit devaient s'incarner en ma personne tel que je suis, dans la vie que Dieu avait choisie pour moi, dans cette chair et dans ce sang. La crise me remit les pieds sur terre.

Pour la plupart d'entre nous, cela ne se produit pas seulement une fois. Nous pouvons passer par plusieurs crises d'affectivité au long de notre vie. Je l'ai fait, et qui sait ce qui va encore se présen­ter ? Mais il nous faut les affronter, comme Jésus le fit à la Dernière Cène, avec courage et confiance. Alors, nous pénétrerons doucement dans le monde réel de notre chair et de notre sang.

Un bénédictin irlandais, Mark Patrick Heder­man, a écrit : L’amour est la seule force suffisam­ment impétueuse pour nous obliger à quitter l'abri confortable de notre individualisme bien retran­ché, à sortir de la coquille imprenable de notre autosuffisance, à nous glisser à visage découvert dans la zone de danger, ce creuset où un individua­lisme se purifie et devient une personnalité [3]. Et si vous n'accordez pas créance à un bénédictin irlandais, vous en croirez certainement saint Thomas d'Aquin : Celui qui aime doit par consé­quent traverser cette frontière qui le confinait dans ses propres limitations. C'est pourquoi on dit de l'amour qu'il fait fondre le cœur : ce qui est fondu n'est plus restreint dans ses propres limites, tout au contraire de ce qu'est la dureté du cœur [4]. Il n'y a que l'amour qui brise la dureté de notre cœur et nous donne un cœur de chair.

S'ouvrir à l'amour est très dangereux. On en sera probablement blessé. La Dernière Cène est le récit du risque qu'il y a à aimer. C'est pourquoi Jésus est mort : parce qu'il a aimé. Et c'est particu­liè­rement dangereux pour un prêtre ou un religieux. On y réveille des passions et désirs extraordinai­rement profonds et troublants ; on peut être en danger de perdre sa vocation ou de mener une vie double. La grâce sera nécessaire si on veut surmonter ces périls. Mais ne pas s'ouvrir à l'amour est encore plus dange­reux : c'est un risque mortel. Écoutez ce que dit C.S. Lewis : Le seul fait d'aimer rend vulnérable. Aimez quoi que ce soit, et votre cœur en sera déchiré, et peut-être brisé. Si vous voulez être sûr de le garder intact, ne donnez votre cœur à personne, pas même à un animal. Enve­loppez-le soigneusement dans des bagatelles et des fanfreluches ; évitez tout engage­ment ; mettez-le bien en sûreté dans un coffret ou dans ce cercueil que fabrique votre égoïsme. Mais dans ce coffret sûr, sombre, immobile, étanche, il se transformera. Il ne se brisera pas ; il va devenir inflexible, impénétrable, intouchable. La seule possi­bilité, à votre choix, autre que la tragédie, ou au moins que le risque de tragédie, c'est la damnation. Le seul endroit, en dehors du ciel, où vous serez parfaitement protégé de tous les dangers et de toutes les vicissitudes de l'amour, c'est l'enfer [5].

Quand nous célébrons l'Eucharistie, nous nous souvenons que le sang du Christ est versé pour vous et pour tous. En son sens le plus profond, le mystère de l'amour est à la fois individuel et universel. Si notre amour est juste individuel, il risque de se limiter à être introverti et étouffant. Si c'est juste un vague amour de l'humanité entière, il risque de devenir vide et vain. La tentation d'un couple pourrait être d'avoir un amour qui soit intense mais fermé et exclusif ; souvent, la seule chose qui pourrait alors lui épargner la destruction c'est l'arrivée d'une tierce personne, l'enfant, qui élargit leur amour. La tentation des célibataires pourrait être un amour simplement universel, un vague amour chaleureux de l'humanité. Dans La maison d’Apre-Vent, Dickens nous rapporte com­ment madame Jellyby était dotée d'une philanthropie télescopique, parce qu'elle ne pouvait rien voir qui fût plus proche que l'Afrique. [6] Elle aimait l'Afrique en général, mais ne remarquait même pas l'exis­tence de ses propres enfants.

Ceux d'entre nous qui sommes religieux ne peuvent pas se réfugier dans une telle philanthropie télescopique. S'approcher du mystère de l'amour voudra dire aussi que nous aimons des personnes, parfois d'amitié, parfois d'une profonde affection. Il nous faut apprendre à intégrer ces amours dans notre identité de religieux. Il paraît qu'autrefois on mettait souvent en garde les religieux contre « les amitiés particulières ». Notre vénérable Gervase Mathew b (c) a toujours dit qu'il craignait bien davan­tage les « inimitiés particulières » !

Bède Jarret était Supérieur provincial des domi­nicains d'Angleterre dans les années 30. Il écrivit une lettre splendide à un jeune bénédictin, Hubert van Zeller, qui allait après la guerre devenir célèbre par ses écrits de spiritualité. Ce jeune moine était tombé amoureux d'une personne que nous ne connaissons que sous son initiale P. C'était une terrible épreuve. Il craignait que ce ne soit la fin de sa vocation religieuse ; Bède vit que c'en était le commencement. Je vais vous le citer longuement. On est étonné quand on se souvient que cela fut écrit il a soixante-dix ans.

Je suis heureux [que vous soyez tombé amou­reux de P] parce que je crois que la tentation à laquelle vous avez toujours été exposé était du puri­tanisme, une étroitesse, une certaine inhumanité. Votre tendance a toujours été le refus de respecter la matière. Vous aviez l'amour du Seigneur, mais vous n'aviez pas vraiment l'amour de l'Incarnation. En réalité vous aviez peur. Vous pensiez (je vous impute ici toutes sortes de défauts sans preuve) que, si vous vous relâchiez, vous alliez vous désintégrer. Vous étiez plein d'inhibitions. Elles ont failli vous tuer ; elles ont failli tuer votre humanité. Vous aviez peur de la vie parce que vous vouliez être un saint et parce que vous saviez que vous êtes un artiste. L’artiste en vous voyait de la beauté partout ; le saint de désir disait "Mais ça c'est terriblement dange­reux" ; le novice en vous disait "Ferme bien les yeux". Et le Claude [son prénom de baptême] a bien failli voler en éclats. Si P n'était pas entrée dans votre vie, vous auriez pu voler en éclats. Je crois que P vous sauvera la vie. Je vais dire une messe d'ac­tion de grâces pour ce que P a été, et a fait, pour vous. Il y a longtemps que vous aviez besoin de P Des tantes ne sont pas des solutions. Pas plus que de vieux provinciaux bedonnants [7].

Je ne veux pas dire que nous devrions tous nous précipiter vers la porte de sortie pour trouver quel­qu'un à aimer ! Dieu nous envoie les amours et les amitiés qui font partie du chemin que nous parcou­rons vers lui, qui est la plénitude de l'amour. Nous sommes dans l'attente de qui Dieu envoie, et quand, et comment. Mais quand ils arrivent, alors nous devons avoir le courage de saisir le moment, comme le fit Jésus à la Dernière Cène.

Quand nous le ferons, il faudra que nous apprenions à être chastes. Tous, célibataires, mariés, religieux, nous sommes tous appelés à la chasteté. Ce mot n'est pas très populaire de nos jours. Il résonne aux oreilles comme étant prude, froid, distant, à demi mort, sans intérêt. Herbert McCabe, o.p., a écrit que la chasteté qui n'est pas une manifestation de l'amour n'est que le cadavre de la vraie chasteté [8]. Le cadavre d'un chien ressemble à un chien. On peut même se tromper et croire que c'est un chien qui dort tranquillement. Mais ce n'est pas un chien, c'est juste un ex-chien. De la même façon, quelqu'un qui est célibataire mais qui n'aime pas peut ressembler à quelqu'un qui est chaste, mais il est mort.

Alors, que signifie donc être chaste ? La chas­teté ne consiste pas d'abord dans la suppression du désir, au moins selon la tradition de saint Thomas d'Aquin. Le désir et les passions contiennent des vérités profondes sur ce que nous sommes et ce qui nous est nécessaire. Les étouffer ne ferait que nous tuer spirituellement, ou bien, un jour, nous faire dérailler. Nous devons éduquer nos désirs, ouvrir les yeux sur leur objet réel, les dégager des plaisirs mesquins. Nous devons désirer avec davantage de profondeur et davantage de clarté.

Saint Thomas a écrit quelque chose qu'il serait facile de mal interpréter. Il dit que la chasteté consiste à vivre selon l'ordre de la raison [9]. Cela semble bien froid et cérébral, comme si être chaste résidait entièrement dans le pouvoir de l'esprit. Mais, par ratio, Thomas voulait dire vivre dans le monde réel, selon la vérité des choses réelles[10]. Cela veut dire vivre dans la réalité de ce que je suis et de ce que sont réellement les gens que j'aime. La passion et le désir peuvent nous entraîner à vivre dans l'imaginaire, tandis que la chasteté nous ramène sur terre, à voir les choses telles qu'elles sont. Pour un religieux, ou quelque­fois pour des célibataires, peut naître la tentation de se réfugier dans le fantasme pernicieux que nous sommes des êtres angéliques éthérés qui n'ont rien à voir avec le sexe. Cela ressemble à de la chasteté, mais c'en est une perversion. Ça me rappelle l'his­toire d'un de mes Frères qui allait dire la messe dans un couvent de religieuses. La sœur qui ouvrit la porte le regarda et dit : « Ah, c'est vous, Père ! Je croyais que c'était un homme ».

On pourrait difficilement imaginer célébration de l'amour qui soit plus terre à terre que la Dernière Cène. Rien de romantique en elle : Jésus dit claire­ment à ses disciples que la fin est prochaine, que l'un d'entre eux l'a trahi, que Pierre va le renier, que les autres vont s'enfuir. Ce n'est pas du tout un gentil petit dîner aux chandelles dans une trattoria. C'est d'un extrême réalisme. Un amour eucha­ristique nous met franchement et carrément en face des désordres de l'amour, de ses échecs, et de sa victoire ultime.

Dans quels fantasmes le désir peut-il nous piéger ? J'en distingue deux. Le premier est la tenta­tion de croire que l'autre personne est tout, tout ce que nous cherchons, tout ce qui répond à nos aspi­rations. C'est une obsession. Le second est ne pas réussir à voir l'humanité de l'autre personne, de la réduire à servir à la satisfaction de nos impulsions. C'est de la concupiscence. Ces illusions ne sont pas aussi différentes l'une de l'autre qu'elles ne le sembleraient de prime abord. Chacune est le reflet de l'autre.

Je suppose que nous avons tous connu de ces moments d'obsession, quand quelqu'un devient l'objet de tous nos désirs, le symbole de tout ce que nous avons jamais désiré, la réponse à tous nos besoins. Si nous ne nous unissons pas intimement avec cette personne, notre vie est frappée de vacuité et perd toute signification. L’objet de notre amour remplit ce puits profond de besoins que nous découvrons en nous. Nous y pensons toute la jour­née. Comme Shakespeare l'a si bien exprimé : Et voici que le jour mes membres, la nuit mon esprit, Pour toi, et pour moi, ne trouvent point de repos [11].

Ou bien, pour être un peu plus moderne, le visage de la personne aimée est comme l'économiseur d'écran de notre ordinateur. Au moment où l'on arrête de penser à quelque chose d'autre, le voilà. C'est comme une prison, un esclavage, mais un esclavage auquel nous ne désirons pas échap­per. Nous divinisons la personne aimée, la mettons à la place de Dieu. Évidemment, ce que nous adorons c'est notre création à nous. C'est une projection. Peut-être tout amour passe-t-il par ce stage d'obsession insensée. Le seul remède est de vivre avec la personne jour après jour, et découvrir qu'elle n'est pas Dieu, mais seulement son enfant. L’amour commence lorsque nous sommes guéris de cette illusion et nous trouvons face à face avec une personne réelle et non pas une projection de nos désirs. Comme le dit Octavio Paz : L’amour révèle la réalité au désir [12].

Car que recherchons-nous dans tout cela ? Qu'est-ce qui provoque cette obsession ? Je ne peux parler qu'en mon nom personnel, mais je dirais alors que ce qui a toujours été derrière mes occa­sionnels troubles émotionnels était un désir d'inti­mité. C'est le désir d'être entièrement un, de faire disparaître les frontières entre moi et une autre personne, de me perdre dans une autre personne, d'aboutir à une communion pure et totale. Plutôt qu'une passion sexuelle, je pense que c'est une inti­mité que recherchent la plupart des êtres humains. S'il nous faut passer par des crises d'affectivité, il nous faut reconnaître notre besoin d'intimité.

Notre société est construite autour du mythe de l'union sexuelle comme couronnement de toute intimité. C'est ce moment de tendresse et d'union physique complète qui crée l'intimité totale et la communion absolue. Bien des humains ignorent cette intimité parce qu'ils ne sont pas mariés ou que leur mariage n'est pas heureux, ou bien parce qu'ils sont prêtres ou religieux. Et nous pouvons nous sentir injustement frustrés dans ce qui est notre besoin le plus profond. Cela semble arbitraire ! Comment Dieu peut-il me priver de la satisfaction de ce profond désir ?

Je pense que tout être humain, marié ou céliba­taire, religieux ou laïc, doit apprendre à s'accom­moder des limites de l'intimité auxquelles il est confronté. Le rêve d'une communion totale est un mythe qui porte certains religieux à désirer d'être mariés, et certaines personnes mariées à désirer d'être mariées à quelqu'un d'autre. Il est certain qu'une intimité ne peut être heureuse que si nous en acceptons les limites. Nous pouvons projeter sur des couples mariés une intimité magnifique et totale, mais qui en réalité est impossible et n'est que la projection de nos rêves. Rilke a compris qu'il ne pouvait y avoir d'authentique intimité dans un couple sans que chacun y reconnaisse que l'autre, d'une certaine façon, reste solitaire. Tout être humain garde une part de solitude autour de lui qui ne peut être abolie. Un bon mariage est celui dans lequel chacun fait de l'autre le gardien de sa solitude et lui accorde cette confiance, la plus grande qu'il soit possible de montrer (...). Une fois qu'on a compris et accepté que, même entre les êtres humains les plus proches, continuent à exis­ter des distances infinies, peut se développer une merveilleuse vie côte à côte, s'ils arrivent à aimer la distance entre eux qui donne à chacun la possi­bilité de voir l'autre en entier sur un vaste arrière-plan céleste [13].

Personne ne peut nous apporter la satisfaction totale de ce que nous désirons. Cela ne se trouve qu'en Dieu. Rowan Williams, marié et archevêque de Cantorbéry, écrit : Un être humain devient adulte et fidèle lorsqu'il prend conscience de l'incurabilité de son désir : le monde est tel que rien ne donnera à la personne une identité sans faille et accomplie [14]. Ou bien, pour citer Jean Vanier : La solitude fait partie de l'être humain, parce qu'il n'y a rien dans l'existence qui puisse satisfaire complètement les besoins du cœur humain [15].

Pour ceux qui sont mariés, une merveilleuse intimité est possible une fois qu'on a accepté d'être le gardien de la solitude de l'autre, dit Rilke ; et pour ceux d'entre nous qui ne sont pas mariés ou qui sont engagés dans le célibat, il est possible également de découvrir une profonde et merveilleuse intimité avec d'autres. Le mot intimité vient du latin intimare, qui signifie "être en rapport avec ce qui est le plus profond dans une autre personne". Parce que je suis religieux, mon vœu de chasteté me donne la possibilité d'être incroyable­ment intime avec les autres. Parce que je n'ai pas d'agenda secret et que mon amour ne saurait être dévorant ni possessif, je peux m'approcher très près du centre de la vie des gens.

Le piège opposé à l'obsession ne consiste pas à mettre l'autre personne à la place de Dieu, mais à en faire un simple objet, quelque chose qui puisse satisfaire les besoins sexuels. La concupiscence nous ferme les yeux sur l'autre en tant que personne, sur sa fragilité et sur ses qualités. Saint Thomas, écrivant sur la chasteté, dit que le lion, quand il voit la biche, voit un repas, et que la concupiscence fait de nous des chasseurs, des prédateurs voyant ce qu'ils peuvent dévorer. Ce que nous voulons, c'est un morceau de chair, quelque chose à dévorer. Ici encore, la chasteté consistera à vivre dans le monde réel. La chasteté nous ouvre les yeux et nous fait voir que ce qui est devant nous est, oui, c'est vrai, un beau corps, mais que ce corps est quelqu'un. Ce corps n'est pas un objet, mais un sujet. Je vais à nouveau citer Hederman : Le vœu de chasteté empêche les pieds du chasseur de faire ce qu'ils feraient naturellement : poser des pièges aux autres et s'en approcher en prédateur [16]. Ce qui a été si terrible dans ces histoires d'abus sexuels est que souvent il y avait eu préparation savamment calculée.

On pourrait croire que la concupiscence est une passion sexuelle non maîtrisée, un désir sexuel débridé. Mais saint Augustin, qui s'y connaissait dans la question, estimait que la concupiscence est un désir de domination du prochain davantage que de plaisir sexuel. La concupiscence relève de la libido dominandi, le désir de domination qui nous transformerait en Dieu. La concupiscence concerne davantage la puissance qu'elle ne concerne le sexe. Comme l'écrit Sébastien Moore, la concupiscence n'est pas une passion sexuelle qui échappe au contrôle de la volonté, mais une passion sexuelle qui prend la place de la volonté de Dieu (...). La tâche qui nous revient n'est pas de soumettre la passion sexuelle à la volonté, mais de lui restituer sa nature de désir qui trouve son origine et sa fin en Dieu, et dont la libération s'opère par la grâce de Dieu manifestée dans la vie, l'enseignement, la crucifixion et la résurrection de Jésus-Christ [17].

Pour surmonter la concupiscence, la première étape n'est pas l'abolition du désir, mais sa réhabi­litation, sa libération, la redécouverte qu'il concerne non pas un objet mais une personne. Tant de tristes scandales d'abus sexuels sur mineurs viennent de prêtres ou de religieux incapables de gérer leurs relations d'adultes avec leurs égaux ! Ils ne pouvaient rechercher de relations que là où ils avaient pouvoir et autorité. Il leur fallait, eux, rester invulnérables. À la dernière Cène, Jésus prit du pain et le donna à ses disciples en disant : Ceci est mon corps livré pour vous. Il se livre. Au lieu de se les asservir, il se livre à eux pour faire ce qu'ils veulent. Et nous savons ce qu'ils en feront. Voilà l'immense vulnérabilité de l'amour.

La concupiscence et l'obsession peuvent sembler bien différentes, et pourtant chacune est le reflet exact de l'autre. Dans l'obsession, on fait un Dieu de l'autre personne, et dans la concupiscence on fait un Dieu de soi-même. Dans un cas, on se rend totalement impuissant, et dans l'autre on prétend au pouvoir absolu. Rowan Williams écrit que l'amour hésite entre l'égoïsme et l'abnégation de soi [18]. Il nous donne un sentiment intense de nous-mêmes, et en même temps il nous fait disparaître du champ de conscience. Peut-être bien que la concupiscence apparaît quand l'égoïsme prend le dessus, et l'obsession quand l'abnégation de soi fait perdre tout sens d'identité.

Ainsi la chasteté consiste-t-elle à vivre dans le monde réel, à voir l'autre tel qu'il (ou elle) est, et moi-même tel que je suis. Ils ne sont ni divins ni simplement une masse de chair. Nous sommes tous les deux enfants de Dieu. Nous avons une histoire. Nous avons fait des vœux et des promesses. L’autre a des engagements, peut-être comme partenaire ou conjoint. Nous autres, prêtres ou religieux, nous nous sommes donnés à notre Ordre et à notre diocèse. C'est comme tels, pris et liés par divers engagements, que nous pouvons apprendre à aimer d'un cœur ouvert et les yeux ouverts.

Cela est difficile parce que nous vivons dans le monde de l'internet. C'est un univers de réalité virtuelle où on peut vivre dans des mondes imagi­naires comme s'ils étaient réels. Nous vivons dans une culture qui distingue difficilement l'imaginaire de la réalité. Tout est possible dans le cyber­monde. C'est pourquoi la chasteté est difficile : elle est un effort pour voir la réalité.

Comment pouvons-nous alors redescendre sur terre ? Je signalerais trois étapes. Il faut que nous apprenions à ouvrir les yeux et à voir les visages de ceux qui sont devant nous. Combien de fois regardons-nous vraiment les visages des gens tels qu'ils sont ? Brian Pierce, un dominicain améri­cain, est en train d'écrire un livre où il compare la pensée de Maître Eckhart, le mystique dominicain du XIVe siècle, et celle de Thich Nhat Hanh, un Bouddhiste du XXe. Pour tous les deux, le commencement de la vie contemplative se situe au moment présent, en ce que les Boud­dhistes appellent « la conscience ». Seul le moment présent est réel. C'est en ce moment que je vis, et par conséquent c'est en ce moment que je peux rencontrer Dieu. Il faut que j'acquière la sérénité de cesser de m'inquiéter pour le passé et pour l'avenir. Maintenant est le moment où commence l'éternité. Eckhart demande : « L'aujourd'hui, qu'est-ce que c'est ? ». Et il répond : « L’éternité ».

À la Dernière Cène, Jésus a saisi le moment présent. Au lieu de s'inquiéter de ce que Judas avait fait ou de l'approche des soldats, il vécut le moment présent, prit le pain, le rompit et le donna à ses disciples en disant : Ceci est mon corps donné pour vous. Chacune des Eucharisties nous plonge dans ce maintenant éternel. C'est en ce moment que je peux être présent à une autre personne, serein et tranquille en sa présence. Je suis si occupé, courant de droite et de gauche, pensant à ce qui va se passer ensuite, que je ne suis pas capable de voir le visage en face de moi, d'en voir la beauté et les blessures, d'en voir la joie et les souffrances. Ainsi donc, la chasteté comporte l'ou­verture de mes yeux !

Ensuite, je peux apprendre l'art d'être seul. Je ne peux pas être heureux avec les autres à moins de pouvoir être seul parfois. La solitude me terrifie, alors je saisis les autres non pas parce que je me plais avec eux, mais comme une solution à mon problème. Je considère les autres comme un moyen de remplir ma vacuité, ma terrible solitude. Je ne pourrai donc pas me réjouir avec eux pour leur propre bien. Et donc, quand on est présent avec une autre personne, il s'agit d'être vraiment présent, et, quand on est seul, il s'agit d'apprendre à aimer la solitude. Autrement, quand on est avec une autre personne, on s'y agrippe jusqu'à l'étouffer !

Enfin, toute société vit avec son histoire. Notre société a ses histoires traditionnelles. Ce sont souvent des histoires romantiques : un garçon rencontre une fille (ou bien quelquefois un garçon rencontre un garçon), ils s'éprennent l'un de l'autre et vivent heureux longtemps. C'est une belle histoire qui arrive souvent. Mais si nous croyons que c'est là la seule histoire possible, nous vivrons avec des possibilités trop restreintes. Il faut que notre imagination se nourrisse d'autres histoires, qui nous parlent des façons de vivre et d'aimer. Nous devons déployer devant les jeunes la vaste diversité des façons dont on peut rencon­trer l'amour et lui donner sens. C'est pourquoi les vies des saints étaient si importantes. Elles nous montraient qu'il y a bien des façons de vivre héroïquement, en étant marié ou célibataire, en étant religieux ou laïc. Une autobiographie m'a beaucoup touché : celle de Nelson Mandela, The Long Road to Freedom. Voilà un homme qui consacre toute sa vie à la cause de la justice et à la défaite de l'apartheid, et cela signifie qu'il n'a pas la vie dans le mariage qu'il désirait tellement, qu'il désira pendant des années de prison.

Ainsi donc, le premier pas vers la chasteté c'est de descendre sur terre. Je vais rapidement mention­ner les deux autres.

Le second, très sommairement, consiste à ouvrir notre amour, de sorte qu'il ne reste pas un petit monde privé où trouver refuge. L’amour de Jésus est dévoilé quand il prend le pain, et il le rompt pour qu'il puisse être partagé. Lorsque nous découvrons l'amour, nous ne devons pas le garder dans un petit placard privé pour un plaisir personnel, comme une bouteille de whisky conservée en cachette en vue d'une consomma­tion solitaire. Il faut l'ouvrir aux autres, le leur faire partager et les en faire profiter. Il nous faut partager nos amours avec nos amis, et nos amis avec ceux que nous aimons. C'est ainsi qu'un amour particulier devient universel.

Par-dessus tout, dans tout amour nous pouvons ouvrir l'espace à Dieu pour qu'il y demeure. Dans tout amour particulier peut vivre le mystère même de l'amour, qui est Dieu. Quand nous aimons quel­qu'un profondément, Dieu est déjà présent, si seulement nous savons l'y voir. Plutôt que de consi­dérer nos amours comme étant en concurrence avec Dieu, soyons conscients qu'ils lui laissent de la place où il peut dresser sa tente. Comme le disait Bède Jarrett à Hubert van Zeller, si vous pensiez que la seule chose à faire soit de vous retirer dans votre coquille, vous ne verriez jamais combien Dieu est aimable. Vous devez aimer P et chercher Dieu en P (...). Appréciez votre amitié, payez-en le prix par votre souffrance, souvenez-vous-en dans votre messe, et qu'il y soit la tierce personne. L’ouverture de l’Amitié spirituelle par ÆIred de Rievaulx c est : "Nous voici, toi et moi, et j'espère qu'entre nous deux le Christ est le troisième". N'est-ce pas magnifique ? Si vous fuyez l'amour, vous ne saurez jamais combien Dieu est aimable ; mais si vous ne laissez pas Dieu entrer dans cet amour et ne lui en faites pas les honneurs, alors vous ne connaîtrez pas non plus le mystère de cet amour. Si nous sépa­rons notre amour de Dieu et notre amour des personnes, les deux se rempliront d'amertume et deviendront malsains. C'est cela que signifie « mener une double vie ».

La troisième étape, peut-être la plus difficile, est que notre amour doit libérer les personnes. Tout amour, qu'il soit celui de gens mariés ou celui de célibataires, doit être libérateur. L’amour d'un époux et d'une épouse doit ouvrir de grands espaces de liberté, et, pour ceux d'entre nous qui sont prêtres ou religieux, c'est encore plus vrai. Nous devons aimer les personnes de façon qu'elles soient libres d'aimer les autres plus que nous. Saint Augustin appelle l'évêque l'ami du marié, l'amicus sponsi. En anglais, lors d'un mariage, nous parlons du best man (garçon d'honneur). Le « meilleur homme » n'essaie pas de s'attirer l'amour de la mariée, et même pas celui des demoiselles d'honneur ! Il dirige vers un autre.

Un dominicain français a un jour comparé Dieu à un gentleman anglais qui est si immensément discret qu'il ne désire aucunement s'imposer aux gens qu'il aime. Il passe la tête dans l'entrebâille­ment de la porte pour s'assurer que tout va bien dans leurs marques d'affection, et puis, même s'il aimerait bien rester, disparaît pour les laisser seul à seul. C.S. Lewis l'exprime autrement : C'est un des privilèges divins d'être toujours moins l'aimé que l'amant [19]. Dieu est toujours celui qui aime davantage qu'il n'est aimé. Ce peut aussi être notre vocation. Comme l'écrit Auden : Si une égale affection ne peut être, Que je sois le plus aimant [20].

Cela suppose de faire en sorte de ne pas occu­per le centre de la vie des autres et en faire nos dépendants. Il faut toujours nous efforcer de leur apporter d'autres soutiens, d'autres réconforts, de sorte que nous devenions moins importants pour eux. Ce qui veut dire que la question peut toujours êtes ainsi posée : mon amour rend-il cette personne plus forte, plus indépendante, ou bien la rend-elle plus faible, plus dépendante de moi ?

Cela suffit ! Je dois m'arrêter, après une dernière réflexion, cependant. Apprendre à aimer est une entreprise dangereuse. Nous ne savons pas où elle peut nous mener. Nous allons découvrir un boule­versement de notre vie. Il nous arrivera certaine­ment quelquefois d'être blessé. Avoir un cœur de pierre serait plus facile que d'avoir un cœur de chair, mais dans ce cas nous serions mort ! Mort, nous ne pouvons pas parler du Dieu de vie. Mais comment vivre cette mort et cette résurrection ?

À chaque Eucharistie, nous nous souvenons que Jésus a répandu son sang pour le pardon des péchés. Cela ne veut pas dire qu'il lui fallait apai­ser un Dieu en colère ; cela ne veut même pas dire seulement que si nous fautons il suffit d'aller nous confesser et d'être pardonné. Ça veut dire cela, mais bien davantage encore. Ça veut dire que, au milieu de toutes nos luttes pour être des personnes vivantes et aimantes, Dieu est avec nous. La grâce de Dieu est avec nous dans les moments d'échecs et de trouble, pour nous aider à nous remettre sur pieds. Tout comme, le Dimanche de Pâques, Dieu changea le Vendredi saint en un jour de bénédic­tion, nous pouvons avoir confiance que tous nos efforts pour aimer porteront des fruits. Il n'y a donc pas de raison d'avoir peur ! Nous pouvons nous lancer dans cette aventure vers l'inconnu avec confiance et courage.



[1] 12e homélie sur l'épître aux Colossiens.

[2] II.II. 142.1

[3] Mark Patrick Hederman, Manikon Eros. Crazy Love (Dublin 2000), p. 66.

[4] Commentaire des sentences III, 25,1,1,4 m.

[5] Clive Staples Lewis, penseur et apologiste britannique, 1898-1963. The Four Loves (Londres, 1960), p. 111.

[6] Titre original : Bleak House.

b Anthony Gervase Mathew (1905-1976), dominicain, professeur d'his­toire à Oxford pendant 40 ans, et archéologue au Kenya.

[7] Letters of Bede Jarrett (éd. de Downside Abbey, 1989), p. 180.

[8] Law, Love and Language, p. 22.

[9] 11,11,151.1

[10] Josef Pieper, The Four Cardinal Virtues (éd. Notre Dame University, 1966), p. 156.

[11] Sonnet XXVII.

[12] Octavio Paz : poète mexicain (prix Nobel de littérature en 1990), 1914-1998. Cité par Hederman, op. cit., p. 87.

[13] Rainer Maria Rilke : poète de langue allemande, 1875-1926. Cité par Hederman, op. cit., p. 87.

[14] Lost Icons, p. 153.

[15] Accueillir notre humanité, Presses de la Renaissance, 1999.

[16] Hederman, op. cit., 96.

[17] Sébastian Moore: bénédictin contemporain anglais. Cité par Hederman, op. cit., p. 105.

[18] Lost Icons, p. 156.

c Ælred, abbé cistercien de Rievaulx, dans le nord de l'Angleterre (1109-1167).

[19] Lewis, op. cit., p. 184.

[20] Wystan Hugh Auden, poète mystique anglais (converti adulte à l'anglicanisme), 1907-1973. Collectée! Shorter Poems (London, 1966), p. 282.