vendredi 14 juillet 2006

"Défaire le genre" de Judith Butler

Avec "Défaire le genre", la philosophe américaine Judith Butler opère un retour critique sur son premier livre, le classique et essentiel "Trouble dans le genre", traduit en France il y a quelques mois seulement. Elle remet une nouvelle fois en cause les conformismes de la communauté LGBT.

Rencontre avec la philosophe queer Judith Butler
Par Tim Madesclaire


Au bonheur des genres

« Depuis quatre ans, c’est toute l’œuvre de Judith Butler qui a été traduite et publiée en français. Une véritable lame de fond qui s’est répandue dans la presse, les milieux universitaires, les associations et parmi les militants gays, lesbiens, transsexuels. Butler est une figure à part. Il aura fallu que ce soit une lesbienne butch, philosophe, prof à Berkeley, d’origine juive qui, à l’heure où les communautés gay sont parfois tentées par un certain conformisme, vienne troubler le jeu. Que ce soit elle, au temps des tri-thérapies, de l’ouverture du mariage aux gays et aux lesbiennes, aux discussions sur l’homoparentalité… qui rappelle quelques évidences que l’on serait tenter de trop vite oublier : le sens du deuil, du chagrin, la construction de soi loin d’un individualisme égoïste, et surtout la nécessité de ne rien enfermer, de toujours laisser une porte ouverte pour des évolutions à venir dont nous n’avons aucune idée. Ce qui ne pousse vers aucune fatalité, mais au contraire engage à chercher, chercher encore, les conditions d’une "vie vivable", terme qu’elle utilise souvent, pour soi, mais aussi pour les autres.

Comment avez-vous évolué depuis l’époque où vous avez écrit "Trouble dans le genre", en 1990 ?
"Trouble dans le genre" aurait aussi pu s’appeler "Faire le genre". C’était à bien des égards un texte exubérant, enthousiaste, sur nos capacités d’agir sur nos vies. A l’époque où je l’ai écrit, il y avait le besoin urgent d’un activisme lié notamment à la prise en charge des malades et à la recherche contre le sida, et pour la reconnaissances des identités sexuelles. En même temps, il fallait interroger les limites qui contraignaient nos capacités d’agir. Or nous ne sommes pas seulement contraints par les structures disciplinaires du pouvoir, ou de l’État, mais aussi par notre relation aux autres. J’en suis venue à réfléchir à comment la personne se construit elle-même au travers de ses relations. Ce qui m’a amenée alors à penser au processus du deuil, qui est devenu une part importante de mon travail.

Pourquoi "Défaire le genre" ?
Avec "Défaire le genre", j’interroge les nouveaux modes de communauté : parenté, amitié, filiation, comment on pense l’amour… C’est une autre orientation. Je réfléchis à comment les normes nous "font" et nous "défont" : à la fois elles nous constituent et nous empêchent de faire ce que nous voudrions faire de nous-même. Elles sont restrictives, mais en même temps elles nous "constituent". Il y a deux sens à cela. D’un côté, bien sûr, les normes nous rangent dans des catégories comme la masculinité, la féminité, l’hétérosexualité, l’homosexualité, etc. Mais on peut aussi les considérer comme une sorte "d’avertissement" (elle le dit en français, ndlr). Il y a une bonne façon d’être "défait". Pourtant, nous ne voulons jamais l’être, nous voulons être seulement nous-mêmes. C’est un idéal que je critique. Car notre conception de nous-même est sans cesse remise en question au cours de nos relations. Ce qui est bien avec la possibilité d’être "défait", c’est aussi de rester ouvert à un futur de nous-même que nous ne connaissons pas.

Comme un mystère nécessaire ?
Je dirais plutôt une certaine opacité de soi. Peut-être cette façon de penser le relationnel vient-elle de nouvelles sources politiques, de nouvelles façons d’envisager les communautés, comme le PaCS, la parenté, la filiation, le fait d’être gay, ou lesbienne, ou transsexuelle… Ce qui est important, c’est de se demander à quoi ressembleront politiquement ces nouvelles communautés, ces nouvelles formes de solidarité gay, lesbien, transgenre, intersexe. Quelles seront ces nouvelles formes d’alliances ?

Vous liez des questions comme le féminisme, le genre, mais aussi les races, les classes…
Je mets en place des tensions entre tous ces thèmes. Il y a une tension à établir entre le féminisme et les études "queer", entre le "queer" et la transsexualité, entre les études raciales et sexuelles. Ce sont ces tensions qui produisent la possibilité d’alliances, ou de ruptures. Je ne pense pas qu’il y ait un continuum. Ces thèmes ne sont pas systématiquement liés, ils ne forment pas forcément un "pack". Si on veut les lier pour lutter, quelquefois ca marche, d’autres fois non.

Pensez-vous que si les gays et les lesbiennes obtiennent le droit au mariage et à l’homoparentalité, cela changera le sens du mariage et de la famille ?
Il ne faut pas perdre de vue que le mariage n’est qu’une des façons possibles d’organiser la sexualité et la parenté. Cela m’inquièterait que le mariage empêche la légitimité d’autres types de relations. Mais d’un autre côté, c’est une injustice criante de dire que le mariage ne peut être ouvert qu’aux hétérosexuels. Alors oui, espérons que le mariage gay change le mariage ! C’est la plus puissante des institutions. Il produit des limites strictes, il a privatisé nos vies sociales, il est à la base de nos schémas politiques. J’espère que le mariage gay ouvrira à une conception plus large de ce qu’est une communauté, qu’il changera le rapport entre vies personnelles et vie publique, la façon d’élever des enfants. Ce qui ne se fait pas forcément seulement à deux ! Espérons que le mariage gay sera une institution qui sera moins étriquée et restrictive."


Le livre :

"Défaire le genre" résonne à " Trouble dans le genre", et d’une certaine manière clôt une partie de l’œuvre de Butler. Tout en ouvrant sur de nouvelles perspectives, en introduisant fortement la notion de "parenté" (kinship) au cœur de sa réflexion. Cet ensemble de textes, conférences, articles, interventions, essais, donne une vision panoramique de l’œuvre de la philosophe, qui parvient à monter et démonter des systèmes que l’on croit figés pour toujours. Certains textes sont d’un accès facile, comme "Hors de soi" ; d’autres sont plus difficiles, mais pourtant les idées se répondent d’un texte à l’autre, au point que la lecture en est souvent émouvante. Elle jure qu’elle ne l’a pas fait exprès, mais que cela lui fait plaisir…

Judith Butler, "Défaire le genre", éditions Amsterdam, 22 euros.

Source : magazine Illico (bimensuel gratuit), 14 juillet 2006, n°153, pp.24-25.

2 commentaires:

catholorenzo a dit…

De fait, elle n'est pas facile à lire. Pas un livre de plage en tous cas... Mais c'est clair que cette femme a fait opérer un tournant à la pensée sur la sexualité.

Anonyme a dit…

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